L'Expressionnisme Allemand
(1919-1930)

C'est le Cabinet du Dr Caligari qui imposa, en 1919, l'école
expressionniste allemande. Auparavant quelques films avaient ouvert la
voie, entre autres les premières versions de L'Etudiant de Prague
(Stellan Rye, 1913) et du Golem (Paul Wegener, 1914), ou encore
le film à épisodes Homunculus (Otto Rippert, 1915).
Caligari se présente comme un cauchemar : rues en zig-zag,
façades systématiquement déformées, démarches
hallucinées des acteurs. La réalité est contaminée
par le symbole. Le cinéma se rapproche ici de la peinture abstraite,
dont se réclament les principaux techniciens du film. Le scénario
de Carl Mayer (qui nous plonge dans l'univers de la folie), les éclairages
très contrastés, l'interprétation puissante de Conrad
Veidt dans le rôle de Cesare le somnambule, contribuent au triomphe
de ce film. Loin de rester une expérience limitée Caligari
allait être à l'origine d'un courant prodigieux qui marquera
la décennie 1920-1930 en Europe et se prolongera même jusqu'aux
années cinquante, chez un Orson Welles et un Fellini.
En peinture, l'expressionnisme vient de la réaction contre l'impressionnisme
des français. Il préconise des formes dures, agressives,
volontiers caricaturales. Issu des terreurs romantiques, il influence aussi
la poésie et le théâtre. Il se définit par le
primat de l'intellect sur la nature : tout est recomposé, stylisé.
C'est l'antithèse du réalisme. Le cinéma va prendre
le relais : stylisation géométrique du décor, contrastes
saisissants d'ombres et de lumières, emploi du clair-obscur, hiératisme
des gestes, écrasement des personnages, ambiance "démoniaques",
tel est le climat caractéristique de cette école, où
s'illustreront des cinéastes tels le Roumain Lupu Pick (Le Rail,
1921) Arthur Robison (Le Montreur d'ombres, 1922) Karle Grune (La
Rue, 1923) Paul Leni (Le Cabinet des figures de cire, 1924)
Ernest Lubitsch (Die Puppe, Sumurum) mais surtout deux grands maîtres
: Friedrich Wilhelm Murnau et Fritz Lang.
Très cultivé, féru de peinture et de poésie,
sensible à cette hantise des "arrières-mondes" propre à
l'esprit allemand, Murnau a extrait un diamant noir : le fameux Nosferatu
le Vampire (sous titré Une symphonie de l'horreur). Il
a en outre adapté à l'écran, avec une sorte de génie,
des classiques de la littérature (Faust, Tartuffe), et mêlé
audacieusement réalisme et expressionnisme dans Le Dernier des
Hommes, avant de partir pour les Etats-Unis où il réalisera
deux chefs d'oeuvre : L'Aurore et Tabou (réalisé
avec Flaherty).
Si Murnau est le poète de l'expressionnisme, Lang en est l'architecte.
Ses rêveries visuelles, grandioses, sont comme du béton armé.
Opulence de la mythologie germanique dans la lignée de Wagner (Les
Niebelungen), anticipations prophétiques (Metropolis),
intrusions dans la mystique nietzschéenne dans le film à
épisodes (la série des Docteur Mabuse), science-fiction
(La Femme sur la Lune), permanence obsédante de la lutte
du bien et du mal, tels sont ses principaux thèmes. Son oeuvre allemande,
commencée avec Les Trois Lumières (1921), culmine
en 1931 avec l'admirable M (souvent improprement connu sous le titre
de M le Maudit), synthèse et chant du cygne de l'école
expressionniste.
La venue au pouvoir d'Hitler tarira ces différents courants. Les
grands cinéastes se replieront aux Etats-Unis (Lang, Sternberg,
Curtiz, Wilder, etc.). Des résurgences de cette école apparaîtront
avec Welles, Fellini, et surtout l'école néo-baroque de R.W.
Fassbinder et de Werner Herzog.