YVES MICHAUD


TEXTES


Suite de l'intervention

 

Questions sur l'identité en art aujourd'hui  : l'universel et le local par

Yves Michaud.

III

Et pourtant, encore et toujours, les facteurs d'identité opèrent. Même quand on habite le déplacement, on ne peut être de nulle part et il y a forcément des déterminations qui s'exercent sur vous  : une langue, une tradition, une formation - probablement même plusieurs.
En fait, il s'agit ici de se tenir en un point d'équilibre délicat, afin d'éviter aussi bien le nationalisme dominateur, le localisme étouffant que l'universalisme pseudo-internationaliste.
Le problème est - et, je crois, pour tous les artistes partout - de savoir comment ils peuvent aujourd'hui être pleinement eux-mêmes, construire une identité qui soit la leur en même temps que celle de leurs appartenances, dans un monde où coexistent des facteurs de déracinement et de métissage puissants et des facteurs d'enracinement toujours réels.
J'ai déjà suggéré les périls qui les guettent  : sacrifier au nationalisme stéréotypé, être immédiatement récupérés à titre d'anecdote folklorique au sein de l'art international, devenir une image de marque répétitive dans le monde de l'art international, rester indéfiniment à la périphérie régionale. Sans oublier le risque, tout aussi réel dans tout cela, de ne pas trouver du tout leur identité et de rester immobilisés entre désorientation, simulation et ressentiment.

Il est possible que naissent de nouvelles identités, des identités flexibles, inscrites dans plusieurs appartenances et une pluralité de références. Je pense à certains artistes chinois expatriés depuis longtemps, qui revendiquent plusieurs appartenances locales et qui maintiennent des liens avec chacune.
Reste à savoir quel accès est possible à de telles identités, comment nous pouvons bien parvenir à les comprendre. C'est le problème général de l'accès aux cultures des autres qui se pose ici.
La réponse moderniste universaliste a consisté à nier purement et simplement qu'il puisse y avoir des différences dignes d'intérêt  : c'était aux artistes de se situer sur des problématiques qui puissent faire l'objet d'une appréhension immédiate et universelle par les spectateurs.
La réponse esthétique à la Malraux, toujours vivace parce que ce n'est pas une réponse mais une incantation, suppose que par delà toutes les diversités et les différences, des universels esthétiques prévalent. Lesquels, on se le demande. C'est la position qu'adoptent ceux qui pensent qu'il suffit de se situer avec son humanité en face des oeuvres pour subir leur choc.

En fait, les situations ne sont pas cadenassées  : les identités sont désormais bricolées à partir de tant de données multiples, pour certaines intérieures à un pays, pour d'autres venues de l'extérieur que ceci rend leur approche moins malaisée. Il n'en reste pas moins que la tâche de compréhension et de déchiffrement des significations des cultures autres est chaque fois à accomplir et à recommencer, et parfois d'autant plus que l'expérience nous paraît plus abordable et plus aisément compréhensible. Cette tâche est difficile, constamment en danger d'échouer ou, pire, parce qu'on ne s'en rend pas compte, constamment en danger de sombrer dans le malentendu ; et pour couronner le tout, elle est interminable.

Je ne veux pas entrer dans ce nouveau sujet, celui des conditions d'accès aux cultures autres. Je dirai seulement deux choses :
1) que l'accès aux identités autres n'est ni plus difficile ni plus facile que l'accès à la signification des comportements d'autrui, y compris à l'intérieur de notre société, ici-même, qui est déjà pluraliste et divisée. Ce qui doit faire passer du coup au premier plan de nos interrogations la distinction entre culture d'élite et culture populaire, entre
high and low -, en même temps que nous reconnaissons les différences locales.
2) que les apparences de la facilité et de l'immédiateté sont ce qu'il y a, en ce domaine, à redouter le plus. J'aime beaucoup une phrase de James Clifford où il dit que nous devons chaque fois essayer d'aller jusqu'au point où nous commençons à comprendre ce que nous manquons...

Yves Michaud
professeur de philosophie à l'université de Paris 1

Paris, le 16 avril 1998

BIBLIOGRAPHIE

Serge Guilbaut, How New York Stole the Idea of Modern Art, Chicago, The University of Chicago Press, 1983 ; trad. franç., Comment New York vola l'idée d'art moderne, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, 1988.
Thomas S.Kuhn,
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Yves Michaud,
L'artiste et les commissaires, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, 1989.
G.W.F. Hegel,
Phénoménologie de l'esprit, trad. franç., Paris, Aubier, 1939, préface, passim.
Michael Baxandall,
Patterns of Intention, New Haven, Yale University Press, 1985 ; trad. franç., Formes de l'intention, Nîmes, Éditions Jacqueline Chambon, 1991.
James Clifford,
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James Clifford,
Routes, Yale, Yale University Press, 1997

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